GRENOUILLE DE BÉNITIER
La modeste porte d’entrée de la Basilique Saint-Paul (Serge) de Narbonne aussitôt franchie, je croise le regard d’une grenouille de bénitier, figée, immobile qui attend le visiteur.
Elle en a vu passer du monde depuis le XVIème siècle, des nobles au plus modeste, du plus riche au mendiant, de fervents pratiquants, des assidus, des habitués, des désespérés, des indifférents qui l’ont effleurée ou ignorée.
Du fond de son bénitier de marbre elle attend la caresse depuis qu’elle a reçu un mauvais coup. Sa patte avant droite est manquante, la voilà condamnée à rester tapie, faute de ne pouvoir sauter.
Mais sa renommée est grande car célébrée par Frédéric Mistral dans un conte rédigé en 1889 « La Granoulo de Narbouno » inspiré d’un long poème en occitan du narbonnais Hercule Birat (1796-1872).
F. Mistral a pris quelques libertés avec le récit initial mais H. Birat a dénoncé le coupable de cette mutilation: un tailleur de pierre !
Je vous laisse apprécier le déroulé des opérations qui nous est parvenu, conduisant à cette atrocité: « Un vieux sculpteur de Nancy envoie son fils faire son tour de France et lui recommande de s’arrêter à Narbonne pour y admirer la fameuse grenouille. Calisto voyage durant plusieurs années, mais oublie d’aller voir la grenouille. Quand, son tour terminé, il rentre à Nancy et que, racontant son périple, son père constate l’oubli, il le renvoie avec colère à Narbonne. Furieux de cette mésaventure, Calisto reprend le long et dur chemin et, deux mois plus tard, quand il voit enfin la grenouille, il la frappe violemment d’un coup de ciseau et lui casse la patte. Aussitôt l’eau bénite se change en sang et un bruit effrayant se fait entendre. Le jeune homme épouvanté est atteint de folie et meurt un an après. »
La trame de cette histoire racontée par H. Birat est en réalité empruntée à une tradition locale que le nîmois Jean François Aimé Perrot (1790-1867) a publiée dans une note de 1840, des différences existent mais le récit concerne toujours un Compagnon tailleur de pierre fautif.
Il existe d’autres versions et explications à l’amputation de cette pauvre grenouille, mais quand vous descendez d’une lignée d’ancêtres tailleurs de pierre audois et que vous êtes sur les traces de l’un d’entre eux devenu Compagnon, cette histoire alimente le récit et l’imaginaire.
L’équerre et le compas sculptés sur le tombeau familial, les deux compas en fer de traceur de pierre dont l’un porte en relief à son sommet deux symboles issus du compagnonnage à savoir, le serpent et un cœur, tout cela démontre la volonté de transmettre des valeurs à sa descendance.
L’étape de Narbonne pour un Compagnon Passant Tailleur De Pierre (C.P.T.D.P.) et l’hommage rendu à son iconique grenouille de bénitier, témoignaient du passage de l’intéressé dans ce haut lieu initiatique.
Je ne sais si mon aïeul a effectué le Tour de France, ce rituel n’étant pas systématique, mais nul doute qu’il en connaissait l’histoire.
Si la grenouille de Narbonne est fameuse, elle n’est pas pour autant unique. Ses congénères ont colonisé d’autres bénitiers dans divers lieux sacrés des Corbières, le marbre rouge de Caunes Minervois s’étant parfois substitué au marbre blanc traditionnel.
Si vous souhaitez plonger le bout de vos doigts dans l’eau bénite ou tout simplement rendre visite à ces curieux batraciens, je vous invite à vous rendre dans les églises de Montjoi ou Fonfroide dans l’Aude ou dans l’église Saint-Roch de Montpellier, qui abritent des descendantes de leur ancêtre narbonnaise.
Vous croiserez peut-être aussi des grenouilles de bénitier qui ne sont pas issues de cette branche mais qui ont longtemps alimenté les commérages, la mémoire collective et la transmission ayant précieusement conservé cette expression péjorative pour distinguer certains comportements compulsifs...
Anne PAGÈS-COUSINIÉ
Juin 2026


Bravo très intéressant 👍🏻
RépondreSupprimer